04.10.2008

La galère bacchanale

La cause est indéfendable, j’en conviens. Elle ne mobilise point les pétitionnaires. N’émeut guère les indignés. Je veux parler de la vente du vin à Bizerte, la ville la plus septentrionale de Tunisie et qui compte 170 000 âmes et deux malheureux points de vente de vin. A chaque fois que je m’approvisionne du breuvage en question (dont je suis un consommateur raisonnable) chez ma célèbre enseigne de grande distribution donnant sur une rue très passante, je m’expose immanquablement à la présence anxiogène de la police, aux rebuffades d’un personnel surmené et au regard inquisiteur des hordes crypto-talibanes comme si j’avais moi-même étripé Hamza, l’oncle du Prophète. Situation absolument indigne alors que civiquement parlant, ma seule appartenance à la congrégation des soiffards organiques fait de ma petite personne un contribuable hors pair. Le trésor public a intérêt à s’en souvenir, surtout en ces temps d’incertitudes et de disettes budgétaires. Par contre, le fait que les spiritueux soient lourdement taxés ne semble pas émouvoir outre mesure notre vénérable organisation de défense des consommateurs. Car toujours occupée à dégainer contre la filouterie des marchands de patate douce. En fait, le buveur, dans le Peshawar-bis, est triplement harcelé : budget familial en état de déficit chronique, désapprobation sociale due à cette bigoterie rampante et Etat éradicateur de la joie de vivre. Quant à mes rapports avec la chose religieuse, étant ce qu’ils sont, distants, polémiques et franchement orageux sur certains points, l’individu libre, libéral (au sens civique) et libertaire que je suis donc intrinsèquement bouffeur de cheikhs fera tout pour ne pas re-côtoyer les bondieusads dans l’Au-delà. Au purgatoire, je préfère être avec les miens : Marx, Messadi, Om Kalthoum, Khèmissi, Al Maârri, Kérouac, Céline, Camus, Genet, Neruda, Hikmet, Tolstoï, Ouled Ahmed, Orwell, Taïb Salah, Ghitani…

La ville de Bizerte comptait une vingtaine de bars il y a 25 ans. Seuls trois ont survécu à la déferlante conservatrice. Ca les rend totalement infréquentables de par le nombre assez conséquent de leurs clients. L’état, surfant sur la vague pudibonde n’octroie plus de licence de bar mais continue à ne voir dans la filière viticole que le filon fiscal. La vache à lait ponctionnable à souhait.

Conséquence inattendue : La disparition des bars s’est accompagnée avec celle des bouquinistes. Le tunisien ne lit plus, se gave de séries orientales et de balivernes pétro-wahhabites. L’état y en trouve son compte. Les masses sont devenues apolitiques, dénuées de toute conscience citoyenne, aseptisés, aisément manipulables. Elles demandent de la spiritualité, il va leur en fourguer par wagons entiers.

Fin de la 1ére partie.

1